Anse-à-Pitres. Belle-Anse. Grand-Gosier. Pichon et sa cascade merveilleuse. Thiotte…De toutes ces villes, il y a au moins une plage dans le cœur des gens. Le sable fin des petits matins au parfum de gingembre ou de mélisse. Des bwa fouye qui content les Ulysse de la mer. Et d’autres récits que les livres ne contiennent pas encore. Il y a aussi des voisins du dimanche qui vont à la messe des pécheurs du dimanche. Afin que le bon Dieu puisse pardonner la méchante politesse des ONG d’ici. Plus on voyage dans ces lieux de province, plus on se dit qu’il n’y a pas de plus grand poète que celui qui vit le poème avant de l’avoir écrit.
Pichon. Thiotte. Anse-à-Pitres. Grand-Gosier. Belle-Anse. Ici, les cartes disent que ce sont des lieux comme les autres. Les routes, elles, racontent une autre vérité bien plus saccageuse. Ici, le goudron est une vieille promesse de campagne qui n’a jamais trouvé son chemin. L’expérience du voyage me montre qu’il y a suffisamment de secousses pour remettre les vertèbres à leur place. À chaque virage, ce gouvernement de facto redouble d’imagination pour mépriser celles et ceux qui vivent hors du Centre. A ce que je sache, lorsqu’il faut construire une politique qui protège les conditions essentielles de la vie, il devrait être question de considérer à la fois l’être humain dans sa singularité et la communauté dans son ensemble. Une singularité aux goûts simples. Telle la douceur du sable fin des petits matins sous les pieds des femmes à Colombier. Les bonjour qui disent la vérité du pain. Du café à Mare Mirande. Sans oublier la chanson fragile des abeilles buvant la rosée des aurores de Pichon.
Belle-Anse : De mémoire, lors de mon dernier passage en 2019, dans le cadre de ma bourse de résidences de création du Festival Quatre Chemins, cette ville possédait le Centre culturel Ovigot Théodore. J’ai animé durant des heures des ateliers d’écriture et de lecture pour des jeunes. Il y avait parmi eux et elles qui rêvaient d’être Le doute de la main de Coutechève. Aujourd’hui, depuis le départ de sa présidente pour le Canada, le silence a repris possession des portes et fenêtres. Avec le temps, j’ai fini par comprendre que les bâtiments meurent rarement de vieillesse. Ils meurent surtout de l’absence de celles et ceux qui savent leur donner une âme. Maherline, ladite présidente, m’a fait comprendre que les gens du quartier n’y voyaient aucun intérêt. Qu’ils affirment que la littérature du pain est bien plus importante que celle des idées. Face à cela, je me demande bien ce que sont devenus le doute et les mains de ces jeunes qui ont écrit sur la mer. Cette mer qu’ils rêvaient de prendre, tel Ulysse quittant Ithaque, emportés par l’appel du large. Sans savoir combien de temps durerait l’absence avant le retour.
Grand-Gosier : Les roches révoltées n’ont jamais lu Kerouac. Ici, la route ne connaît ni les rêves de Sal Paradise ni les folies de Dean Moriarty. Elle avance simplement entre la fatigue et l’impatience d’être arrivée. Elle rappelle aussi que certaines géographies ont été condamnées à secouer les corps avant même d’ébranler les consciences. Grand-Gosier. Mon bout de poème-libre dans la pipe de l’arrière-pays provençal. Un seul grand nom fait la superficie du lieu : Félix Morisseau-Leroy. Malgré cela certains ont oublié ou ne connaissent pas le Mèsi papa Desalin. Même pas Antigone de Sophocle. Qu’il traduit afin de révéler toute la richesse créative du créole haïtien.
Grand-Gosier : Même au cœur de l’oubli le plus profond, il se trouve encore des femmes et des hommes qui refusent de laisser la mémoire s’éteindre dans le silence des chemins. Foukifoura (Ilrique PERIN) est de ceux-là. Construire un centre culturel au nom de Félix Morisseau-Leroy, avec les moyens du bord, ce n’est pas seulement élever des murs. C’est offrir un toit à une mémoire collective que le temps, à lui seul, ne protège que très peu. C’est rappeler qu’un pays ne tient pas seulement debout grâce à ses routes qui donnent le vertige. Ses frontières, drapées d’uniformes, qui crachent le « ¡No pasarán ! » aux visages des haïtiens d’Anse-à-Pitres. No, compañero ! Il tient aussi par les livres de celles et ceux qui l’ont raconté
Thiotte : Dix-neuf degrés. Depuis ma chambre, cette petite ville fait remonter en moi le souvenir de certains soirs du sud de la France. J’ai toujours détesté ce qui est froid : la nourriture, la joie, et les discours officiels de nos politiques. Sous les couvertures, devant mon ordi, Camus revient timidement me conter sa parole fétiche : « Au milieu de l’hiver, j’ai découvert en moi un invincible été. ». J’avoue que ce n’est pas la meilleure manière de parler de chauffage dans une chambre. Mais il faut comprendre : quand le froid prend possession du corps et que les dents se mettent à écrire leur propre texte, la littérature devient parfois une affaire de survie.






















