
Depuis quelque temps, à Jacmel ou ailleurs dans ce beau pays que voici, l’« autonomisation des jeunes » est devenue une formule si bien habillée qu’on peut presque l’inviter à tous les événements. On la verse minutieusement dans le thé budgétaire des ONG. Les discours officiels. La petite culotte des travailleuses du sexe de l’avenue Barranquilla. On la croise dans les apéros du dimanche soir chez les ambassadeurs, avec leurs petits verres et leurs grandes conversations pleines d’humanisme. Alors que, dès le lundi matin, ils signent tranquillement des accords et des protocoles contre le petit peuple. Le dimanche, les glaçons fondent dans les verres. Le lundi, ce sont les vies des autres qui fondent sous les signatures.
On la brasse vite, dans les chaudières des marchandes d’akasan. On lui apporte une chaise pour s’asseoir auprès de celles et ceux qui radotent, bien sûr, sur l’engagement. C’est une formule contemporaine qui se trouve quasiment toujours entre des mots comme « leadership » et « résilience ». Et tout le monde semble savoir de quoi il s’agit. Moi, je me demande (et je ne suis sûrement pas seul à me le demander, dans les couloirs des facultés comme dans les files d’attente des banques de microcrédit) si nous ne sommes pas en train de fabriquer, ensemble et parfois sans le vouloir, une nouvelle manière élégante de dire aux jeunes : débrouillez-vous tout seul. J’y vois là une résonance avec la posture de l’individualité monstrueuse dont parle l’auteur de (ré)penser la citoyenneté. Oui, une posture. Mais une posture qui a des maîtres. Et il faudra bien un jour les nommer.

« Tu n’as pas de travail, crée ton entreprise. ». « Tu n’as pas de capital, sois créatif. » « Tu n’as pas de marché, sois résilient. » Et voilà comment une société (ou plutôt certains de ceux qui la dirigent, qui la financent, qui la surveillent depuis les hauteurs de l’échelle sociale ou, bien plus loin encore, depuis leurs bureaux !) peut finir par demander au pauvre d’être l’entrepreneur de sa pauvreté
J’ai l’impression qu’ici, on préfère cette dernière parce qu’elle est plus douce que « pauvreté ». Plus moderne que « chômage » ; plus présentable que « précarité » ou « inégalité ». Elle permet surtout de transformer un problème collectif en qualité individuelle : « Tu n’as pas de travail, crée ton entreprise ». « Tu n’as pas de capital, sois créatif. » « Tu n’as pas de marché, sois résilient. » Et voilà comment une société (ou plutôt certains de ceux qui la dirigent, qui la financent, qui la surveillent depuis les hauteurs de l’échelle sociale ou, bien plus loin encore, depuis leurs bureaux !) peut finir par demander au pauvre d’être l’entrepreneur de sa pauvreté. Marx aurait sans doute souri devant cette merveille : le système produit l’insécurité. Puis vend à ceux ou à celles qui la subissent des formations pour apprendre à la gérer avec sourire. Un joli sourire, bien emballé dans des paquets de phrases aussi bleues que la pilule de Matrix. Ici, il paraît aussi que ça aide à gérer son standard social. Comme disent certain.e.s gamins / gamines de la Gen Z.
Je doute fort qu’une jeunesse qui répète « autonomisation » sans interroger le système qui l’oblige à se débrouiller soit déjà autonome.
N’en déplaise à ceux ou celles qui liront mal ou bien cette chronique, en cette grande occasion de la journée internationale de la jeunesse, je le redis ici : je ne suis pas contre l’entrepreneuriat. Ni contre celui ou celle qui, de ses mains et de sa tête, bâtit quelque chose au milieu des ruines. D’ailleurs, comme le rappelle Tiphaine Liu, la figure de l’entrepreneur n’a pas attendu notre époque pour naître : Cantillon et Jean-Baptiste Say en parlaient déjà. De cet homme qui prend des risques, organise la production, fait circuler les ressources. Mais chez eux, l’entrepreneur avançait dans un monde qui, tant bien que mal, portait une part du risque avec lui : une économie. Un État. Une communauté qui ne le laissait pas tomber seul dans le trou. Depuis, on a perfectionné la recette d’une drôle de façon : le risque est resté. L’entrepreneur aussi. Mais on a retiré, discrètement, le monde qui le tenait debout. On a appris à faire porter ce risque de plus en plus sur l’individu seul. Sans tenir compte de l’hypothèse du Nous. Ce n’est donc pas l’entrepreneuriat qui est coupable. C’est ce qu’on a fait autour d’elle. En vidant l’État de ses moyens par des dettes. Par les accords qu’on signe le lundi. Par des décennies où l’on nous a expliqué, depuis l’étranger comme depuis nos propres bureaux climatisés, que moins d’État est toujours une bonne nouvelle. Et c’est peut-être ça, au fond, la vraie combine : non pas simplement une paresse de l’État, mais un dépouillement organisé. Dont il faudrait un jour dresser la liste des bénéficiaires. Ici et ailleurs.
N’en déplaise, encore, à ceux ou celles qui liront mal ou bien cette chronique : je doute fort qu’une jeunesse qui répète « autonomisation » sans interroger le système qui l’oblige à se débrouiller soit déjà autonome. Elle a probablement seulement appris le vocabulaire de sa propre précarité. Mais je me garderai bien de le dire d’en haut, comme si moi seul voyais clair et qu’elle, en bas, ne faisait que répéter. Ce vocabulaire-là, on nous l’a mis dans la bouche à tous. À des degrés divers. Moi y compris quand il m’arrive d’écrire « résilience » sans y penser deux fois. Je pense que la vraie question n’est peut-être pas de savoir qui a compris. Et qui n’a pas compris. Mais comment on ravive, ensemble, ce petit mot dont on n’ose plus se servir : Nous. Ce petit mot poétiquement vêtu dans le roman La petite fille bleue de Luis Bernard Henry. Pas le Nous des discours du dimanche soir. Ni celui des ambassadeurs avec leurs glaçons. Non. Je parle d’un Nous qui organise. Qui réclame. Qui refuse de laisser au seul jeune de Jacmel et du pays le soin de porter, tout seul sur son dos, ce que des générations de signatures ont mis en place. Car il n’y a pas d’autonomie véritable sans un peu de nous-mêmes dans les affaires des autres. Et réciproquement.



















