Nous sommes responsables de ce que nous votons. L’autre jour, au hasard d’une conversation virtuelle sur l’insoutenable légèreté politique de Jacmel, une belle amie et brillante étudiante en droit, nous a montré un spot du gouvernement de facto annonçant la tenue prochaine des élections. Le geste était simple. Presque anodin. Mais il a suffi de quelques images. Quelques slogans bien polis. Pour déplacer le bavardage. Nous avons donc quitté le territoire confortable des phrases toutes faites pour entrer dans celui, plus incertain, des questions qui dérangent. Entre étudiants et étudiantes, nous avons alors croisé nos petites opinions brûlantes comme on croise le fer : avec passion. Parfois avec ironie ou malice. Toujours avec cette inquiétude qui accompagne ceux ou celles qui regardent leur ville s’enfoncer dans la distance qui la sépare d’elle-même.
Pour qui voter ? De ma belle amie à mes autres compagnons d’infortune, il y eut de tout. De tous les côtés. Nos doutes. Nos colères. Nos vides. Nos fragiles espérances. Tous se sont assis à la même table. Aucun ne voulait se taire. Aucun ne semblait prêt à céder son droit de silence. Aucun.
Pour qui voter ? Oui, il faut donc des élections. Oui, il faut aller voter quand l’occasion se présentera. Telle l’entendait ma belle amie. Mais une question continue de me hanter à Jacmel : à qui remettre cette fragile part de nous-mêmes qu’est un bulletin de vote ? Voilà. Je me la pose dans mon rapport d’habiter ce pays des abricots. Ce pays-ville de Nedje. Avec sa malheureuse qui resta sur le pavé… Je me la pose, l’épineuse question citoyenne. Face au bruit électoral fleurissant de parti en parti. Je me la pose en tant que simple individu d’une ville que l’on continue de vendre telle une belle carte postale. Alors qu’elle ressemble de plus en plus à un pauvre orphelin. Qui quémande. De la rue Saint-Anne à la rue du Commerce. Qui quémande. N’ayant que son cœur dans sa main. Que son rêve dans sa poche.
Pour qui voter ? De la rue du Commerce à la Grande Rue, de la Grand Rue à Lakou New York, aujourd’hui il faut qu’on ait le courage de le dire : Jacmel demeure sans doute l’une des plus grandes arnaques touristiques du pays. Avec un décor remarquable. Certes. Un peu postcolonial. Certes. Mais les coulisses tombent en ruine. De jour. Comme de nuit. Malgré tout, la ville-Hadriana trouve encore des fidèles pour réciter la vieille litanie : « ville lumière, ville touristique ». Ils ou elles récitent avec ferveur. Ils ou elles.
Pour qui voter ? Il faut reconnaître aussi à cette génération de professionnels du pouvoir un talent remarquable. Ils ont réussi à convaincre une bonne partie de mes camarades universitaires que la politique est un marécage. Un mauvais vers de Togiram. Pendant qu’eux-mêmes ou elles-mêmes y construisent leurs petites villas dans les hauteurs. Ils ou elles expliquent que l’engagement citoyen est une perte de temps. Une perte de soi. Une perte de budget. Une perte tout court. Tout en passant leur existence à courir derrière une nomination. Un contrat. Une faveur administrative. Ils ou elles méprisent publiquement la chose publique. Mais la courtisent en privé. Dans les petits salons de bonne famille. Une chose qui ferait rougir les lecteurs ou lectrices les plus cyniques de Machiavel. Puis, lorsque sonne l’heure de la relève, les voilà qui s’indignent presque de ne trouver personne pour prendre leur place. Étrange surprise de ceux ou celles qui ont passé leur vie à verrouiller les portes sociales. Et qui s’étonnent, au soir venu, de voir la maison vide. Comme c’est surprenant.
Voter ? For sure. Mais je pense que ce dont Jacmel a besoin, ce n’est pas d’un messie en costume ni d’un prophète distribuant des promesses à crédit. Ce dont elle a besoin, c’est d’une génération capable de poser les bonnes questions. Sur sa vraie blessure sociale. Une génération qui déconstruit le petit mythe nuisible de « ville lumière, ville touristique ». Qui convoque l’histoire et les luttes nobles. Qui s’arme de sciences. Et du Pense aux autres de Darwich. Il nous faut cela. Avant d’applaudir les mauvaises réponses venant avec un bol de riz. Sans cela, les prochaines élections ressembleront peut-être aux précédentes : une grande fête de vieux opportunistes où les mêmes acteurs ou actrices monteront sur scène pour jouer la même pièce. Devant un public connaissant déjà la fourberie. Mais qui, par habitude ou par fatigue d’opinion ou de réflexion, continue malgré tout d’acheter son billet.






















