Il y a, dans la vie d’un pays, des événements qui obligent à regarder la réalité sans détour. La nuit du 11 au 12 avril 2026, à la Citadelle Laferrière, en fait partie. Des dizaines de jeunes vies fauchées, non par une attaque armée, non par un ennemi visible, mais par une combinaison de facteurs que la préparation, l’information et l’anticipation auraient pu atténuer.
Ce drame nous impose une question simple, presque brutale : sommes-nous en train de confondre sécurité et sûreté au point d’en payer le prix ?
Sécurité et sûreté : une confusion qui coûte cher
Dans le langage courant en Haïti, la sécurité occupe tout l’espace. Elle est devenue une obsession légitime dans un contexte marqué par l’insécurité : violences, enlèvements, zones à risque. La sécurité, au sens strict, renvoie aux dispositifs, aux institutions et aux mesures destinées à protéger contre des menaces intentionnelles. Elle repose sur des structures : police, armée, agents de sécurité. Elle répond à une logique claire, se protéger de l’autre.
Mais cette focalisation a un effet pervers : elle éclipse une autre notion, plus discrète mais tout aussi essentielle, la sûreté.
La sûreté, elle, ne dépend pas d’abord des institutions. Elle relève des comportements. C’est l’ensemble des réflexes qui permettent d’éviter que l’imprévu, la désinformation, l’environnement ou nos propres décisions ne deviennent des dangers. Là où la sécurité réagit à une menace, la sûreté l’anticipe.
Autrement dit :
- La sécurité demande « qui peut me nuire ? »
- La sûreté demande « qu’est-ce qui peut mal tourner ? »
Ce glissement est fondamental. Car dans un monde où l’information circule à grande vitesse, une rumeur peut provoquer autant de dégâts qu’un acte criminel. Une sortie mal organisée, un lieu mal évalué, une décision prise sans vérification, autant de risques invisibles, mais bien réels.

La sûreté : une discipline militaire et un art de vivre
Dans les Forces Armées d’Haïti, par exemple la sûreté n’est pas une option. C’est une discipline. Avant toute opération, le soldat anticipe : il analyse le terrain, identifie les voies d’accès et de repli, vérifie ses informations, maintient la communication avec son unité. Il ne se déplace jamais sans cadre, jamais sans repères.
Ce réflexe n’est pas dicté par la peur, mais par le professionnalisme.
Et c’est précisément là que le lien avec la vie civile devient évident. J’adopte des comportements organisés qui réduisent les risques au quotidien pour moi et pour l’autre.
Ce que l’armée enseigne dans un contexte de mission : vérifier, anticiper, informer, planifier, n’est rien d’autre que ce que chaque citoyen peut intégrer dans son quotidien. La seule différence, c’est que dans la vie civile, personne ne nous y oblige.
Le véritable enjeu est donc culturel : transformer la sûreté en réflexe collectif, et non en savoir réservé aux casernes.
Une responsabilité partagée dans un monde hyperconnecté
Aujourd’hui, chaque citoyen est devenu un relais d’information. Un message partagé sur WhatsApp, une vidéo relayée sans vérification, une alerte mal interprétée peuvent déclencher des mouvements de panique, désorganiser des zones entières, ou exposer inutilement des vies.
La sûreté commence ici : dans la manière de s’informer, de communiquer et de décider.
Elle n’est ni une contrainte ni une peur permanente. Elle est une discipline douce, presqu’invisible, qui repose sur une idée simple : prendre quelques secondes pour éviter des conséquences irréversibles.
Six (6) réflexes de sûreté à intégrer dans le quotidien
Adopter la sûreté ne demande ni moyens financiers, ni formation complexe. Cela demande de la conscience et de la régularité.
- Vérifier avant de partager. Une information non confirmée peut créer une panique collective. Identifier la source, recouper, attendre quelques minutes , ce réflexe protège bien plus qu’on ne l’imagine.
- Se renseigner avant de se déplacer. Connaître un lieu, ses accès, ses contraintes, son environnement. Une sortie commence bien avant d’y arriver.
- Planifier ses activités avec intention. Savoir pourquoi l’on se déplace, avec qui, et comment on en revient. L’improvisation totale est souvent un luxe risqué.
- Informer un proche de ses déplacements. Ce geste simple crée un filet de sécurité invisible, mais essentiel en cas d’imprévu.
- Privilégier les canaux d’information fiables. Signaler aux médias crédibles plutôt que d’alimenter des chaînes informelles. Une société bien informée est une société plus stable.
- Exiger des conditions sûres. Refuser les environnements mal organisés, mal encadrés, ou dangereux. L’exigence citoyenne élève le standard collectif.
Au-delà de la sécurité, une culture de la vie
La sûreté n’est pas une manière de vivre dans la peur. C’est une manière de vivre avec lucidité.
Dans un pays comme Haïti, où les défis sécuritaires sont bien réels, il serait facile de penser que tout dépend uniquement des institutions. C’est faux , ou du moins incomplet. Une part essentielle de la protection collective repose sur des gestes individuels, répétés chaque jour, par chacun.
La sécurité protège contre les menaces visibles. La sûreté protège contre les risques invisibles. Les deux sont indissociables. Mais l’une ne remplacera jamais l’autre.
Si la sécurité est l’affaire des structures, la sûreté est celle de la culture. Et c’est peut-être là que se joue, silencieusement, une partie de l’avenir du pays : dans la capacité de ses citoyens à anticiper, à s’informer, et à agir avec responsabilité.
Apprendre à vivre avec ces réflexes, ce n’est pas renoncer à la liberté. C’est lui donner une chance de durer.
Jhunie Laura Ganeme
Lieutenant, Porte Paroles des FAd’H






















