Chaque 18 mai, Haïti célèbre simultanément la fête du drapeau et la fête des universités. Le contexte de crise multidimensionnelle interroge la mission de l’enseignement supérieur et les nouvelles formes d’engagement estudiantin. Le Révérend Père (R.P) Louis Philippe Benoît, vice-recteur exécutif de l’Université Notre-Dame d’Haïti de Jacmel (UNDH-UDERS), estime que la formation et l’engagement politique constituent désormais les leviers essentiels du changement.
Si toute l’attention se porte sur le bicolore, le 18 mai est aussi la Fête de l’université. Derrière cette double célébration, une question fondamentale se pose aujourd’hui : quelle est la mission de l’enseignement supérieur haïtien et quels sont ses espaces d’expression ? Une institution fragilisée, confrontée à la violence, au regard des années antérieures où l’Université a été longtemps associée aux grands mouvements sociopolitiques.
L’université comme fer de lance des mobilisations sociales
Historiquement, l’université a constitué le fer de lance des mobilisations sociales et politiques. Sous la période de l’occupation américaine (1915-1934), la grève des étudiants de Damien en est un exemple emblématique. Traversés par une conscience patriotique, les étudiants ont formé une force de résistance contre la domination étrangère.
Les « cinq glorieuses », c’est-à-dire la grève estudiantine de 1946 contre les agissements arbitraires du président Élie Lescot, ne peuvent passer sous silence. Ce mouvement, déclenché en réponse à la fermeture du journal « La Ruche », organe de presse des étudiants et des écoliers, a emporté le régime de Lescot. Face au régime dictatorial des Duvalier (1957-1986), les étudiants ont également mobilisé jusqu’à la chute du pouvoir en 1986.
Ces différents moments du paysage universitaire haïtien témoignent de la volonté des étudiants de défendre l’espace universitaire comme un laboratoire d’idées et de participation citoyenne.
Le contexte change, les formes de mobilisations aussi
Toutefois, si les mouvements étudiants ont toujours accompagné les secousses du pays, le R.P. Louis Philippe Benoît, vice-recteur exécutif de l’Université Notre-Dame d’Haïti de Jacmel (UNDH), estime que les luttes évoluent avec le contexte de leur époque. Comparant les périodes historiques antérieures à la situation actuelle, le responsable universitaire soutient que les mobilisations estudiantines changent selon les crises. « Les données ont changé, le contexte de 1915 n’est pas celui de 2026 », souligne-t-il.
Le R.P. Benoît rappelle que la situation politique, économique et sécuritaire que traverse le pays influence, aujourd’hui d’une autre manière, l’engagement de la communauté universitaire.
Bien qu’il reconnaisse que la revendication a sa place, il précise qu’elle n’est pas la mission principale de l’institution. « La mission de l’université, c’est d’abord la formation. La formation des cadres : former les personnes dont la société a besoin pour participer au changement », affirme le vice-recteur.
Cependant, la mission de l’université ne se limite pas à une simple formation, ajoute-t-il. La production de savoirs constitue un véritable pilier institutionnel. Le vice-recteur reconnaît ainsi que l’université doit produire des connaissances visant à transformer l’ordre social, tout en admettant que la communauté universitaire fait face à un problème de moyens dans le domaine de la recherche.
Le responsable universitaire souligne, par ailleurs, que les données sociales ont évolué, modifiant naturellement les formes de mobilisation et d’expression estudiantine. Prenant l’exemple des mouvements de 2004, il rappelle que « les étudiants pouvaient descendre dans les rues, il n’y avait pas toute cette insécurité. Les étudiants venant des villes de province pouvaient même se rendre à Port-au-Prince pour renforcer les mouvements ».
Or, aujourd’hui, les routes ne sont plus praticables en raison de l’insécurité généralisée. Ce n’est pas que les étudiants n’ont pas de revendications : les contraintes sont trop nombreuses. Même Port-au-Prince, où siège le pouvoir politique, est aujourd’hui en ruines.
Face à ce constat qui ressemble à une forme de désengagement de certains universitaires, le R.P. Benoît lance un appel direct : « Il faut qu’ils se forment afin de pouvoir diriger le pays et le transformer. Ils doivent aussi s’engager en politique, car en Haïti il existe une tendance chez certains universitaires à dire : je ne vais pas voter, je ne vais pas faire de politique, je ne vais pas devenir député ni sénateur. Je dis aux étudiants qu’ils doivent s’engager en politique, surtout dans le contexte actuel, s’ils veulent un changement, s’ils veulent une Haïti meilleure. »





















