Depuis mars 2024, les relations entre Haïti et la République dominicaine ont été marquées par l’interruption du trafic aérien et la fermeture des frontières. Pendant cette période, les déportations de migrants haïtiens ont considérablement augmenté. Pourtant, les deux pays viennent de décider la reprise des vols dès le 1er mai 2026. La réalité reste sombre. Sous anonymat garanti par notre rédaction, un migrant haïtien témoigne des conditions difficiles vécues en République voisine.
Une vie dans la clandestinité
« On est dans une prison à ciel ouvert. On vit caché », confie-t-il avec tristesse. Il est rentré en République Dominicaine en janvier 2026 « nan rakèt, anba fil », suivant son appellation. « Je suis un habitué, je travaillais déjà en République Dominicaine », raconte-t-il.
« L’immigration m’a déporté », poursuit-il. « À mon arrivée en Haïti, j’ai trouvé un emploi stable comme agent de sécurité. Malheureusement, l’entreprise a fini par licencier ses employés et fermer ses portes. Depuis, je suis sans emploi », explique-t-il.
Il s’enchaîne sur les causes qui l’obligent à émigrer vers la République Dominicaine (RD) : « Avec les maigres économies que j’avais faites avant que les services d’immigration ne m’expulsent dans mon pays, ajoutées à ce que je gagnais comme agent de sécurité en Haïti, j’avais acheté un centième de carreau de terre. Mais on m’a dit que celui qui m’a vendu n’était pas le vrai propriétaire, j’ai perdu une importante somme dans cette transaction et l’entreprise ayant fermé, je suis bien obligé de retourner en République Dominicaine ».
Arrivé en terre voisine pour une énième fois, il ne travaille que dans le domaine de la construction. Mais il estime que les conditions comparées auparavant laissent à désirer.
« Je suis rentré à Saint-Domingue au mauvais moment. J’y étais déjà entré auparavant, mais la situation n’était pas comme ça. Maintenant, tout le monde est obligé de rester à l’intérieur de ses quatre murs. Un migrant haïtien comme moi ne peut pas oser offrir même un minimum de loisir sinon à l’intérieur de la maison où il habite », a-t-il souligné.
« Pour me rendre au travail, je suis obligé de payer un taxi pour venir me chercher chez moi et me déposer directement à mon lieu de travail », témoigne-t-il. « Tu ne peux pas marcher à pied. Tu ne peux pas prendre les transports en commun, sinon tu es déjà déporté », ajoute-t-il. Il faut prendre un taxi dominicain, précise-t-il, qui connaît les itinéraires détournés pour éviter de rencontrer les services de l’immigration. Le chauffeur sait qu’il ne sera pas payé si les agents de l’immigration arrête le passager. Puisque les conditions de paiement se régulent chaque semaine.
« Si tu es malade, tu ne peux pas fréquenter les hôpitaux publics ; tu es obligé d’être orienté vers le privé, et les établissements privés sont très chers », dit-il.
Profilage racial des déportations
Ce témoignage est survenu dans un contexte où les autorités dominicaines appliquent depuis octobre 2024 une politique migratoire ciblant particulièrement les Haïtiens. Le quota prévoyant 10 000 déportations chaque semaine depuis la mise en place de cette politique de rapatriement.
Les expulsions massives se multiplient, mais une réalité plus profonde se dessine: le profilage racial. Selon les faits documentés, les pratiques assimilées au rejet, la stigmatisation des Haïtiens en raison de leur origine et de leur couleur de peau et l’usage du créole deviennent des motifs de déportation. Certaines organisations qualifient cette politique d’«anti-haitianisme».
Selon un rapport de Global Justice Clinic publié en juin 2025 intitulé « Profilage racial et déportations massives : violations des droits des personnes d’ascendance haïtienne en République dominicaine », plusieurs personnes sont victimes de la brutalité des agents de la migration parce qu’elles sont des descendants haïtiens ou en raison de leur peau foncée.
Par exemple, souligne le rapport, le 12 octobre 2024, la police dominicaine a arrêté le défenseur des droits humains Franklin Dinol, coordonnateur du « Movimiento Reconocido ». Il est dominicain d’ascendance haïtienne, on l’a détenu en l’accusant de posséder de faux documents dominicains.
D’après les faits, le profilage racial qui sous-tend l’arrestation et la détention de Dinol est omniprésent dans les opérations migratoires dominicaines. Global Justice Clinic a cité une série de cas similaires qui expliquent la situation des migrants.
Le 8 novembre 2024, un officier militaire a saisi de force un homme et l’a placé dans un camion, bien qu’il ait présenté ses documents prouvant sa situation régulière. Le 28 novembre 2024, un évêque catholique a dénoncé l’arrestation d’une religieuse nigériane après que des agents l’avaient confondue avec une femme haïtienne. La religieuse a rapporté que des policiers lui auraient proposé des relations sexuelles en échange de sa libération.
Toujours selon le rapport, en février 2025, Jimmy Milien se trouvait dans un bus public lorsque des autorités dominicaines l’ont désigné en criant : « Maudit diable haïtien, descends ! » avant même de lui demander ses papiers. Milien a ensuite été expulsé vers Haïti, « laissant derrière lui sa femme et ses deux enfants âgés de 3 et 12 ans », il a déclaré qu’il « ne sait pas quand il les reverra ». Se référant à la détention arbitraire de son fils, la mère dominicaine Miguelina Barrientos a affirmé : « Maintenant, c’est un crime d’être noir, parce que si tu es noir, tu es haïtien. »
S’ajoute le cas de Stephora Anne-Mircie Joseph, la fille haïtienne de 11 ans victime de racisme à l’école, selon les informations disponibles, et morte le 14 novembre 2025. Les circonstances entourant sa mort restent non élucidées dans un contexte où la politique migratoire fait la chasse aux haïtiens.
Cette réalité renvoie aussi à la situation des femmes haïtiennes enceintes pourchassées dans les hôpitaux par la migration dominicaine. Cette pratique est introduite depuis avril 2025 par le protocole d’immigration avec plusieurs centres hospitaliers publics dans le pays.
Le Collectif HaitianosRD dans un communiqué publié le 20 novembre 2025. L’organisation a fait mention d’un nouveau-né décédé au centre de détention de Haina après que sa mère, Melissa Jean Batista, a été arrêtée quelques heures seulement après son accouchement à l’hôpital Nuestra Señora de Regla de Baní. La femme allaitante ainsi que son nourrisson ont été arrêtés puis transférés en détention. Le bébé est décédé peu après, le 14 novembre 2025 au centre de détention. Pourtant, la loi dominicaine 285-04 interdit la détention des mineurs et des femmes allaitantes, rappelle le communiqué.






















