Il y en a déjà assez pour avoir le cœur lourd. Le 4–1 infligé à la République dominicaine par Haïti est un résultat qui se suffit à lui-même. Mais justement, essayons de garder le sens des proportions : un moment de football peut susciter des émotions fortes sans nécessairement devenir une nouvelle source de tension entre les deux pays.
Il faut aussi préciser que nous ne parlons pas ici des Dominicains dans leur ensemble. Une société est diverse, et les réactions peuvent être nombreuses et différentes. Notre propos concerne des réactions précises et publiques, notamment celles de José Deschamps, président de la Fédération dominicaine de football, du sénateur Omar Fernández, ainsi que le traitement journalistique proposé par Omar Santana dans Diario Libre.
Une phrase qui pouvait rester dans le registre du football
Après la victoire 4–1 d’Haïti, Wilson Isidor, auteur de deux buts, a déclaré : « La Hispaniola es Haití. Esto es Haití. ».
La formule est provocatrice. Dans le contexte particulier de l’île, elle peut naturellement être reçue avec sensibilité. Mais le football est aussi un univers où les joueurs utilisent des formules identitaires et territoriales pour célébrer une victoire ou provoquer sportivement l’adversaire.
Dire que Londres est bleu après une victoire de Chelsea ou que Madrid est blanc après un succès du Real Madrid relève de cette culture sportive. Ces expressions ne constituent pas nécessairement des revendications politiques.
Dans le cas d’Isidor, le contexte historique entre Haïti et la République dominicaine donne évidemment à ses paroles une résonance particulière. Cela mérite d’être reconnu. Mais il est tout aussi utile de préserver une distinction entre une provocation sportive et une prise de position politique officielle.
Le match pouvait donc rester un match. La victoire pouvait être célébrée, la défaite assumée et la rivalité sportive continuer à jouer son rôle sans que chaque formule prononcée après la rencontre ne devienne nécessairement un sujet diplomatique.
Une date qui n’est pas tout à fait ordinaire
Il faut toutefois ajouter un élément important : la date à laquelle cette séquence intervient.
Les réactions qui ont suivi la rencontre ont eu lieu le 2 octobre 2026. Cette date marque également le début de la période correspondant à la commémoration du massacre de 1937, connu sous les noms de massacre de Perejil, El Corte ou massacre du Persil. Cette proximité de dates ne signifie évidemment pas que les réactions de José Deschamps ou d’Omar Fernández étaient liées à cette commémoration. Mais, pour la mémoire haïtienne, cette coïncidence temporelle ne peut pas être totalement ignorée. Le massacre de 1937 demeure un épisode particulièrement douloureux de l’histoire des relations entre Haïti et la République dominicaine.
C’est justement pour cette raison que la prudence dans les mots peut avoir son importance. L’histoire mérite d’être connue et assumée. Elle ne devrait cependant pas devenir, à chaque occasion, une raison de faire remonter les tensions du passé dans le présent.
Santana et la question de l’angle journalistique
Dans son article du 2 octobre 2026 consacré à Wilson Isidor, Omar Santana présente la déclaration du joueur comme une « expression à caractère territorial ». Son traitement s’intéresse donc à une dimension qui dépasse la simple célébration sportive : celle du territoire et de sa signification dans le contexte haïtiano-dominicain.
Ce choix d’angle peut être discuté sans qu’il soit nécessaire de mettre en cause les intentions du journaliste.
Santana ne dit pas nécessairement que le joueur formulait une revendication officielle. Il attire plutôt l’attention sur le caractère territorial des mots employés. Mais cette manière de cadrer l’événement prend une signification supplémentaire lorsqu’on la place dans l’ensemble de certains de ses articles consacrés à Haïti et aux relations entre les deux pays.
En mars 2014, Santana signait dans Diario Libre un article intitulé « La República Dominicana es el culpable de la migración haitiana ». Le titre est particulièrement fort, mais il faut être précis : l’article rapporte notamment les propos de l’historien José Chez Checo, auquel est attribuée l’affirmation selon laquelle la responsabilité de la migration haïtienne revenait historiquement à la République dominicaine, notamment en raison du recours à la main-d’œuvre haïtienne. Il ne serait donc pas correct de présenter cette formule comme une opinion personnelle de Santana.
Quelques mois auparavant, en janvier 2014, Santana avait également publié « Haití reconoce derecho soberano de República Dominicana para definir su política migratoria ». L’article rendait compte du dialogue bilatéral entre les deux pays : Haïti y reconnaissait le droit souverain de la République dominicaine de définir sa politique migratoire et sa politique de nationalité, tandis que les représentants haïtiens demandaient des garanties pour les droits des Haïtiens et de leurs descendants.
Ces deux exemples sont intéressants précisément parce qu’ils montrent qu’il serait trop simple de réduire le travail de Santana à une seule position. Son traitement peut rapporter aussi bien le principe de souveraineté dominicaine que les préoccupations concernant les droits des personnes d’origine haïtienne.
Mais ils montrent également que les questions de migration, de frontière, de souveraineté et de rapports entre les deux pays occupent une place importante dans son traitement journalistique de la question haïtienne.
Cette orientation apparaît encore dans un article d’avril 2025, intitulé « Abinader necesita ser un timacle para salir del atolladero haitiano ». Santana y présente la crise haïtienne principalement à travers ses conséquences pour la République dominicaine : migration, pression sur la frontière, sécurité, économie et politique intérieure. L’article évoque également les critiques formulées contre certaines opérations et mesures visant les migrants haïtiens.
Là encore, il serait excessif d’en déduire une hostilité systématique à Haïti.
Ce que l’on peut observer avec davantage de prudence, c’est un angle journalistique récurrent : lorsqu’il traite de la question haïtienne, Santana la regarde souvent aussi depuis le point de vue des conséquences pour la République dominicaine.
Ce regard est légitime dans le travail journalistique. Mais il peut être utile de rappeler qu’un même événement peut être regardé depuis plusieurs perspectives, notamment celle de la société haïtienne. C’est précisément cette pluralité des regards qui peut aider à éviter qu’un événement soit enfermé dans une seule lecture.
De la réaction sportive à la lecture politique
José Deschamps a qualifié les propos d’Isidor de « manque de respect à la souveraineté nationale » et a indiqué que la Fédération dominicaine de football entendait saisir les instances internationales du football.
Cette réaction mérite d’être rapportée comme telle : c’est la position d’un responsable sportif dominicain. De son côté, le sénateur Omar Fernández a félicité la sélection haïtienne pour sa victoire tout en contestant la déclaration d’Isidor. Il a rappelé que l’île est partagée entre deux États souverains et a conclu : « Haïti est Haïti et République dominicaine est République dominicaine. »
Ces réactions témoignent de la sensibilité que peut provoquer ce type de déclaration. Mais elles ne représentent pas, à elles seules, l’ensemble de la société dominicaine. Deschamps n’est pas « les Dominicains ». Fernández n’est pas « les Dominicains ». Santana n’est pas « les Dominicains ». Ce sont des personnes précises, qui s’expriment depuis des positions précises.
C’est à ce niveau que notre réflexion doit rester.
Une relation qui mérite de la prudence
Les relations entre Haïti et la République dominicaine sont déjà marquées par de nombreux dossiers complexes : migration, frontière, sécurité, commerce, circulation des personnes et questions identitaires.
Dans un tel contexte, il serait préférable que les incidents sportifs restent autant que possible dans le registre sportif. On peut reconnaître qu’une phrase a pu être mal reçue sans lui donner nécessairement une portée plus large. On peut comprendre la sensibilité qu’elle suscite tout en évitant de faire de cette séquence un nouvel élément de tension entre les deux pays. C’est une question de mesure, mais aussi de responsabilité dans la manière dont les événements sont racontés et commentés.
La réaction de chacun peut se comprendre dans son propre contexte. Mais lorsque les mots employés autour d’un incident sportif renvoient immédiatement à la souveraineté, à l’histoire ou aux confrontations entre les deux pays, le risque existe de donner à un épisode ponctuel une dimension qu’il n’avait peut-être pas au départ. Et cette dimension supplémentaire n’est pas forcément utile. Garder le football à sa juste place.
Il ne s’agit pas de nier l’histoire de l’île, les sensibilités nationales ou les différends réels entre les deux États. Il s’agit simplement de reconnaître qu’un match de football n’a pas toujours besoin de porter tout le poids de cette histoire.
Wilson Isidor a provoqué après une victoire. Certains responsables dominicains ont réagi. Un journaliste a choisi de mettre en lumière la dimension territoriale de ses propos. Ces faits peuvent être rapportés et discutés sans nécessairement leur donner une portée plus grande.
Le football peut provoquer de la fierté, de la déception, parfois de l’agacement. Mais il peut aussi être un espace où Haïtiens et Dominicains se rencontrent autrement, dans une rivalité qui reste sportive.
Après tout, les deux équipes se retrouveront probablement un jour sur un terrain. Malgré que le Ministre des sports dominicains ferme les portes des installations sportives dominicaines aux sélections haïtiennes. On ne peut qu’en rire. Dès la réouverture de nos terrains, les Dominicains seront comme toujours les bienvenus. Ici, en Haïti.
Ne laissons pas un match devenir davantage qu’un match.
L’histoire de l’île est complexe. Les sensibilités nationales sont réelles. Les relations entre les deux États sont parfois difficiles. Justement pour cette raison, chaque incident mérite peut-être d’être replacé dans sa juste dimension.
Haïti a gagné 4–1. Wilson Isidor a marqué deux buts et célébré sa victoire d’une manière qui a suscité des réactions.
José Deschamps a exprimé son désaccord. Omar Fernández a, lui aussi, réagi en rappelant sa conception de l’identité et de la souveraineté dominicaines. Omar Santana a choisi de traiter la déclaration sous l’angle territorial et réglementaire.
Voilà les faits essentiels.
À partir de là, chacun peut avoir son interprétation. Mais peut-être pouvons-nous aussi choisir de ne pas amplifier inutilement ce qui, au départ, appartenait au football.
À nos voisins dominicains : il y a déjà assez pour avoir le cœur lourd. Le 4–1 suffit. Et gardons les proportions.






















