Dans l’incompréhension, je lève les yeux vers le ciel. Je médite. Aller vers les essais, c’est comme aller vers les antiquaires : on attend qu’ils nous révèlent la valeur d’une œuvre ou ce qui s’y cache. S’il porte sur un auteur, c’est un dialogue avec ce dernier sur un ou plusieurs éléments de son travail, dans une temporalité située ou variée. Ce peut être une discussion autour d’une thématique, d’un motif qui revient avec des modulations, des répétitions différentielles, tel un kaléidoscope, ou qui constitue l’ossature d’un ensemble créé. Tout auteur est obsédé par un questionnement – son projet d’écriture – que l’essai se propose d’analyser sous des angles précis.
Mais arrêtons-nous là : l’objet de ce travail n’est pas d’étirer le genre de l’essai dans un cadre définitionnel, mais plutôt de confronter l’horizon connu, institué à l’œuvre de Carl Pierrecq, titrée Frankétienne L’infréquentable. Ce livre propose « d’explorer des dimensions multiples » (p.7) de l’univers de Frankétienne, l’auteur haïtien né Jean-Pierre Basilic Dantor Franck Étienne d’Argent, mort le 20 février 2025.
D’une soixantaine de pages divisées en quatre chapitres, ce petit livre – tant par son épaisseur que par son contenu – souffre d’un déficit méthodologique, dans la forme comme dans le fond, d’une pauvreté dans l’analyse exposée et d’un vide théorique criant. Écrit dans un style lourd qui accumule scories et contradictions nuisant à la fluidité de l’argumentaire, le texte de Carl Pierrecq prétend présenter, autour de quatre thèmes, les aspects fondamentaux du travail artistique, philosophique de Frankétienne. Ces thèmes mis en discussion sont : Mort, Spirale, Oiseau et Frankétienne « comme créateur complexe et énigmatique, qui incarne toutes [s]es idées dans sa propre vie et son œuvre. » (Pierrecq, 2025).
L’objet de notre travail sera donc de présenter et de commenter ce qui ressort de l’analyse de Carl Pierrecq. Que dit-il à propos de la Mort chez Frankétienne ? Comment discute-t-il de la Spirale au regard des travaux de Franck ? Pourquoi le choix de l’Oiseau comme animal totem dans la création de ce dernier ? Comment l’auteur justifie-t-il, démontre-t-il que ledit animal est à ce point symbolique chez l’auteur de Rapdjazz et de Chaophonie qu’il peut, à lui seul, servir de cadre heuristique à tout un pan de l’acte littéraire de l’auteur ? Au risque d’être rébarbatifs, et pour éviter toute dérive solipsiste ou ce travers consistant à faire passer ce qu’on croit être pour ce qui est – une sorte de monisme subjectif – nous avons choisi de citer abondamment l’ouvrage pour en sonder la forme et le fond, afin d’y déceler ce qui est dit, ce qui est tu, et la valeur de ce qu’il en reste.
De la forme… et du fond
« La mort est une thématique qui traverse toute l’œuvre littéraire de Frankétienne. Elle est évoquée de façon claire et directe, mais elle est souvent dite par des ellipses et des métaphores. » (p.10) (souligné par nous).
D’emblée, Pierrecq énonce un fait observé, mais son énoncé souffre d’une aporie : la mort, si elle « est évoquée de façon claire et directe », ne saurait « être dite par des ellipses ». L’ellipse étant un procédé visant à omettre volontairement un ou plusieurs éléments d’une phrase ou d’un discours, l’utiliser c’est faire une contradiction dès les premières phrases du premier chapitre. Toutefois, lecture poursuivie, on espère qu’une analyse rigoureuse et documentée nous démontrera comment la mort traverse l’œuvre de Frankétienne, comment elle s’y trouve suggérée par des ellipses. Mais là encore, la déception est à son comble.
En effet, tout se confond. Rien n’est intelligent. On passe d’un questionnement sur la mort, à la problématique du corps, puis à d’autres thèmes avec une analyse sous perfusion. L’auteur se contente de plaquer ses avis et de se citer en note de bas de page dans un élan narcissique – d’un côté, n’ayant publié aucun travail sur Franck validé par des pairs, hormis sa préface de Brèche ardente aux éditions Goutes-Lettres, Un arc-en-ciel pour Frankétienne ; de l’autre, n’apportant aucune valeur ajoutée au texte, ses notes ne présentent aucun intérêt critique. Il écrit :
« Frankétienne, tout en se faisant porteur d’une parole sur la mort d’autrui, ce médiateur entre lui et lui-même, égrène ainsi le chapelet de ces mots pour signifier la mort dans sa double dimension personnelle et universelle, intime et collective :
Mon corps avait fini de vivre en moi et hors de moi.
Et je m’envolais en m’éloignant de moi-même
et de mes viscères pourris dans le lac du néant. » (p.11).
(8L’auteur cite Sartre en note, sans justifier l’utilité de cette référence pour le mot « médiateur » ; le terme « médiateur » n’étant d’ailleurs pas un concept sartrien, la référence bibliographique s’avère, à tout point de vue, superflue. De plus, il y a comme un hors-sujet, car la mort comme variable à expliquer ne peut pas prendre un mot pour variable explicative, mais des notions ou des concepts).
La mort dans une « double dimension, personnelle et universelle » n’est pas une donnée nouvelle. Tout homme est mortel, et la subjectivité des individus, s’appuyant sur la chose vécue, est connue pour raconter mille et une histoires (Hatzfeld, 2004). Pierrecq ne nous apprend rien : Quelle pierre la vision de Frankétienne ajoute-t-elle à l’édifice ? Quel est l’intérêt du poème cité ? Au paragraphe suivant, il écrit cette fois à propos du corps, toujours au sein du chapitre consacré à la mort : « Il traite dans [Corps sans repères] la question du corps, l’une des plus grandes préoccupations du monde puisque tout part de lui et que personne ne peut y échapper. Le corps dont il est question et auquel son œuvre fait référence est à la fois matériel et immatériel. C’est un corps en relation vitale avec soi mais aussi avec l’autre. » Et il multiplie alors les adjectifs les uns plus creux que les autres : « Dans l’univers de Frankétienne, le corps est un élément complexe. Il est personnel et impersonnel, éphémère et éternel. […] indicible, insolite et innommable. […] en mouvement perpétuel et dans une sempiternelle relation avec le monde et dans ce qui fait monde. » Puis, sans transition, il passe à la Spirale dans le même chapitre.
« Dans son œuvre, la spirale comme mouvement perpétuel n’est pas le lieu de la mort, mais plutôt de la vie dans ce qu’elle comporte de plus magnanime et poétique. Comme tout ce qui appréhende la vie dans sa profondeur la plus abyssale, la spirale crée en nous beaucoup de vertiges. C’est ce qui explique pourquoi les créations littéraires et picturales de Frankétienne sont aussi étourdissantes et bourdonnantes. L’écrivain national d’Haïti, qui se dit souvent esseulé et angoissé, évoque lumière et yeux, dans Corps sans repères, par le symbole de la lampe.
Ma solitude épaisse au rendez-vous éteint
des lampes inquiètes sous le miel de l’angoisse
Ainsi Frankétienne se joint-il au poète initiateur du mouvement surréaliste en Haïti, Clément Magloire Saint-Aude, quand il fait référence à la lampe dans un sens controversé.» (p.13).
Pierrecq semble ignorer le principe de base de toute rédaction : « un paragraphe, une idée ». Ce principe nous apprend que dans un texte, chaque bloc doit être construit, écrit autour d’un seul argument, d’un seul concept : un énoncé pour présenter l’idée, un développement pour l’expliquer, pour la prouver, et une conclusion pour clore le raisonnement et amorcer la transition. Ici, l’auteur mélange tout avec une surcharge d’épithètes, ce qui est souvent un signe d’une pensée incapable de se fixer. Il parle de la Spirale, de l’écrivain « qui se dit souvent esseulé et angoissé », du symbolisme de la lampe, d’un prétendu lien entre Franck et Saint-Aude, le tout sans un déploiement analytique. Le lecteur se noie dans un flot d’informations incohérentes.
À propos du lien supposé entre Franck et Saint-Aude, Carl Pierrecq écrit : « [Les] lampes inquiètes et [le] mouchoir pour [les] lampes [de Saint-Aude] traduisent une période totalitariste. » p.14. Selon lui, les yeux des deux auteurs « sont angoissés d’avoir trop vu d’atrocité. » Pourtant, il précise lui-même en note de bas de page que le recueil de Saint-Aude fut publié en 1941. Une question s’impose alors : quel gouvernement totalitariste y avait-il à cette période en Haïti ? Saint-Aude et Frankétienne décrivaient-ils la même réalité jusqu’à être assombris « d’avoir trop vu d’atrocité », jusqu’à ce que « les mots ne savent plus dire les horreurs » ? Les deux auteurs n’écrivaient pas à la même époque, pour une meilleure formulation, ils n’évoquaient pas la même contemporanéité. Pierrecq pèche sur l’histoire, par anachronisme, il mélange les dates et s’égare dans les interprétations.
Que dit Carl Pierrecq à propos de la Spirale ?
« La spirale, dans sa vision, représente un mouvement sans fin, une écriture de l’irrationnel et du chaos, qui rejette la linéarité et l’ordre. Une écriture qui invite le lecteur à entrer dans un monde où tout semble instable et en perpétuelle transformation. La spirale devient alors un véritable moteur de rébellion, un acte de résistance contre un monde figé et statique. » (p.7).
Pour éviter toute ambiguïté : Le monde instable ici est celui de la Spirale, s’opposant au monde tangible qui, selon Pierrecq, serait « figé et statique ». Le constat est faux. L’auteur ne s’inscrit dans aucune périodicité, n’évoque aucune réalité connue. Quel est ce monde « stable » ? Celui d’aujourd’hui, marqué par la vitesse, la circulation ou les flux globalisés ? Ou celui de la dictature qu’a connue Frankétienne, fait de tensions sous-jacentes et balayé par la montée, l’influence du communisme ou par les luttes marxistes contre l’impérialisme, le capitalisme ? Pierrecq écrit sans aucun geste réflexif. Aucune analyse. Sans aucune mise en perspective. Rien n’est proposé.
Et s’enchaînent les contradictions : « […] l’œuvre de la spirale marquée par force inventive extraordinaire […] pour retrouver la musique la plus vivante et la plus morne du monde. » (p.23(souligné par nous)).
Si l’on s’efforce de trouver une cohérence dans ce que Pierrecq présente comme caractéristique de la Spirale, on identifiera deux points. Primo, une écriture, mieux, une langue éclatée, qui s’invente elle-même au sein d’une forme littéraire qui gomme les frontières, déconstruisant les genres établis pour les fabriquer autrement, en donnant la primauté à la poésie. Secundo, une présence prégnante de la culture populaire (Pierrecq, 2025). Cependant, Pierrecq ne pousse pas plus loin ces deux points cités, ne développe pas ces pistes, les considérant comme l’apanage de la Spirale, voire de Frankétienne lui-même. Rien n’est dit sur cette langue qui s’invente, sur ce genre qui embrasse tous les autres, sur cette forte présence du populaire, comme si les énoncer seulement était suffi pour caricaturer l’acte littéraire de Franck. Or le mélange des formes et l’intégration du populaire ne sont pas des chasses gardées de l’univers de Franck. Pour le premier point, il suffit de lire Isidore Ducasse (Les chants de Maldoror) où les formes narratives, le théâtre, la poésie se mélangent à des réflexions philosophiques, ou Aragon (Le fou d’Elsa)ou (Elsa). Pour le second, nombreux sont les auteurs à intégrer le paysage populaire dans la littérature haïtienne, c’était même une des formes de retour à la source que prônaient les auteurs indigénistes.
Et l’Oiseau ?
Pourquoi l’Oiseau ? Carl Pierrecq nous dit « Chez l’auteur de Totolomannwèl (1986), le mot oiseau semble être le symbole de mouvement. » (p.45). Ce n’est pas qu’il « semble » l’être : il l’est. C’est une évidence. Mais que nous apprend cela sur l’œuvre de Frankétienne ? Pierrecq répond :
« De manière incessante, l’oiseau chez Frankétienne prend la forme du corbeau sacrificiel que lâchait Noé, depuis l’arche, après le déluge. Ce corbeau dont la mission était d’aller voir, d’aller surfer au-dessus des eaux pour dire si le monde avait un avenir, si l’on pouvait espérer d’une nouvelle forme de vie sur terre. » (p.45).
Pourquoi le corbeau et non la colombe ? Pierrecq s’explique en se trompant, en multipliant les contresens : « À différents points de vue, Frankétienne semble être cet oiseau qui s’en va de l’arche du monde et qui n’est jamais revenu. Cet oiseau avant-gardiste qui s’en va, emportant tout avec lui, y compris son secret. Oiseau qui vole au-delà du temps, sort du labyrinthe de l’arche et retrouve immédiatement la liberté. Du moins, l’éternité. » (p.47).
Contrairement à ce qu’écrit l’auteur, le corbeau est revenu vers Noé. Genèse chapitre 8 verset 7 précise : « [Noé] lâcha le corbeau, qui sortit, partant et revenant, jusqu’à ce que les eaux eussent séché sur la terre. » Celui qui ne revint jamais, c’est la colombe. Verset 11, on peut lire : « Il attendit encore sept autres jours ; et il lâcha la colombe. Mais elle ne revient plus à lui. » Ainsi, l’animal sacrificiel, si on s’adonne à faire du Procuste comme Pierrecq, est la colombe, non le corbeau, et cela invalide tout son raisonnement, si raisonnement il y en a.
De plus, en affirmant que « Frankétienne semble être cet oiseau qui s’en va de l’arche du monde et qui n’est jamais revenu », l’oiseau n’est donc plus une dimension qu’on peut saisir pour entrer dans l’univers de Franck et pour en comprendre les structures, il cesse d’être une clé de lecture pour devenir Frankétienne lui-même. Cela démontre à quel point l’auteur s’emmêle les pinceaux. Il ne distingue plus la métaphore de l’identité de l’auteur.
Lorsqu’on connaît l’importance monumentale de l’œuvre de Frankétienne, le lecteur ne peut que s’étonner de l’absence de mise en contexte des travaux de Franck en phase avec l’histoire de la littérature haïtienne. Carl Pierrecq ne le situe pas, ni il ne fait pas non plus ressortir sa contribution ou ne détermine si Franck s’inscrit dans une continuité ou s’il opère une rupture des règles et des formes connues, et si oui comment. Frankétienne n’est pas un écrivain isolé, un écrivain hors-sol ; il est dans une histoire, il est dépositaire d’un héritage. Le devoir d’un essayiste sérieux serait de questionner ce que Franck a fait de cet héritage et de mettre à nu la portée de son legs.
Frankétienne L’infréquentable souffre d’une pénible vacuité théorique. Aucune référence à des auteurs spécialistes de la question littéraire haïtienne – Léon François Hoffeman, Max Dominique, Maximilien Laroche pour ne citer qu’eux. L’ouvrage ignore également les travaux majeurs déjà consacrés à l’auteur.
Somme toute, Frankétienne L’infréquentable est un livre qui se trompe sur son objet. On y entre pour (re)découvrir Frankétienne, mais l’auteur est absent. Il n’est nulle part. Rien d’étonnant : soixante-huit pages ne sauraient suffire pour approcher un auteur avec plus d’une trentaine d’ouvrages, doublé d’une production picturale et musicale importante. Dans notre travail, nous avons démontré que rien ne fonctionne dans cet essai, de l’annonce du plan, en passant par la plume, à l’indigence du développement. Néanmoins, nous invitons le lectorat à le parcourir : au moins pour découvrir ce que n’est pas le savoir, ce que n’est pas une pensée, ce que n’est pas un essai littéraire.
Léonard Charles, charlesleonard353@gmail.com








