De Dadou à Pasquet, l’homme s’est penché vers la terre. Il rejoint cette longue racine des humbles qui ont donné à ce pays autre chose que PHTK. Autre chose que la peur maladive des quartiers populaires et la servitude dans la maison des nouveaux maîtres. Autre chose comme une chanson qui murmure : Bonjour mon enfant, twal la mare djòl mwen…
J’ai découvert sa musique dans mon enfance. À une époque où Port-au-Prince, avenue Ducoste, respirait encore une paix fragile. Sa voix d’artiste et sa mélodie sont venues vers moi par un voisin qui avait grandi sous la dictature des Duvalier Père-Fils. Et qui avait un beau registre classique de la musique haïtienne que certains jeunes d’aujourd’hui appellent « vintage ».
Je me souviens de l’un de ses morceaux populaires (en featuring avec Tanya Saint-Val) qui passait en boucle chaque dimanche après-midi : « Se verite ». Et par ce titre paru en mille neuf cent quatre-vingt-seize, je ne savais pas que cela parlait d’amour et d’autres choses encore. Que l’amour exige parfois de la patience pour faire des gestes une belle chanson.
Et par ce titre, je me demande aujourd’hui, même dans la douleur et le deuil, est-ce que les marionnettes en habits du dimanche du grand cirque du CPT peuvent enfin se regarder en face et décider qu’il est temps de couper les fils des mains mises ? Qu’il est temps de dire à l’Occident et compagnie : fout sispann anmède pèp mwen !
Grann ooo…n ap di bonjou…même si l’adage nous montre clairement que le bonjour de ces pantins d’ici n’est pas la vérité. Mais nous osons le geste. Pour cultiver l’élégance des lessivières de Lakwobat jusqu’aux jeunes cadres qui gardent espoir que ce pays n’est pas condamné à être le troupeau des oligarques. Et qu’il est encore possible de se réinventer. Mille fois. Même dans le chaos le plus dense de ce XXIᵉ siècle.
Il y a aussi cette manie de se pencher sur un mort pour prouver qu’on est vivant. Pour faire croire qu’on porte mieux que l’autre le poids du deuil. Pour attirer un peu de lumière sur sa petite personne… C’est la mauvaise manie du buzz dans une société qui n’échappe pas au règne du spectacle. Comme l’écrivait Debord.
Une manie qui n’est pas unanime, heureusement. Parce qu’il existe encore des cœurs pour qui la musique de Dadou a vraiment parlé. Des structures et individus partout du pays, comme Jeux Dits Pwezi, Darlin Johancy ou encore le Jacmel Jazz Festival, qui rendent humblement hommage à ce que Magnum Band fut et restera dans les mémoires.
Grann ooo…qu’on ne vienne jamais à prendre pour acquis les exploits des morts comme ceux des vivants. Qu’on apprenne à les dépouiller de la lecture superficielle du temps. À gratter l’écorce des grands Arbres musiciens jusqu’à la vérité simple : celle qu’ils laissent en nous pour mieux vivre de bon cœur avec les autres. Et avec ce pays qui a tant besoin de tendresse. Grann ooo…ce soir, je danserai mes vieux classiques de Magnum Band au nom de mon voisin qui s’est penché vers la terre. Peut-être qu’un jeune de mon quartier y trouvera son bonjour, mon enfant…ou son pike…pike devan…oulala sa dous.




