Certaines lassitudes ne se cachent pas parmi les générations. Elles se montrent toutes seules. Les signes seront visibles de ce qu’on appelle le vide. Les mêmes formules. Elles se montrent dans les failles de la pensée poétique d’une génération qui n’a jamais su se montrer. Si penser par soi-même devient essentiel pour se prémunir face à la propagande, à la consommation rapide et aux manipulations de toutes sortes (médiatiques, mais aussi sociales, commerciales, etc.), alors, je parle pour me protéger, en quelque sorte, tentant délibérément de jeter un regard sur des tendances et aspirations, quelques fois non calculées, et des fois si bien menées par cette fascination égoïste à être considéré, dont je réclame la triste cessation en vue des nouvelles idéologies..
J’ai compris très tôt le vide du langage chez les jeunes (pas prétendument, mais vraiment), au salon, dans les ateliers de lecture et d’écriture, lors des festivals littéraires. Toute éventuelle discussion sur la littérature prend la route d’un ego démesuré. L’on ne sait d’où vient cela, ni pourquoi.
Passons. Ce texte n’est pas né d’un constat réfléchi à long terme. Il a dans ses formes l’ombre de toutes les appellations, à toi de le nommer. Ma perspective, ici, n’est pas loin d’une petite réunion d’idées à travers lesquelles se succèdent des paroles autour de ceux qui sont nés en 2000… et qui font de la poésie. Il ne sera pas question dans ce texte d’une périodisation selon un cadre spatio-temporel. Poètes 2000, comme on dit enfants 2000, ce texte est une carte de toutes les couleurs (pas seulement blanche).
Je crois que l’incontrôlé destin du monde de la pensée ne va pas permettre de trop fracturer le mot « poésie » (on a ce droit latent) pendant le règne des cyberpunks ou techno-fascistes.
Pour ceux qui sont pour une écologie durable, ceux qui haïssent les styrofoams, qui n’aiment pas les chiens jambés, ceux qui sont pour une cause commune, de Harlem à Gaza, ceux qui ont vécu l’horreur, les terreurs de pointe, ou ceux qui chantent l’amour, la poésie n’est « qu’un enchantement magique, vu qu’elle reflète ce qu’en langage commun on appelle une époque, c’est-à-dire la complexité dialectique des relations sociales, les contradictions et les antagonismes de la structure politico-économique d’une société à un moment déterminé de l’histoire[1] ».
Ou encore, le poète serait celui qui ne laisse pas les mots en bonne santé, dans un pays « où l’on doit justifier sa vie en publiant au moins un recueil de poèmes », a rappelé Dany Laferrière, dans son discours du 28 mai 2015, lors de son entrée à l’Académie française. En Haïti, la poésie est un moyen d’agir.
Il est quand même temps d’avoir de nouveaux souffles dans le corpus littéraire haïtien, des nouvelles idées projetées vers des issues, des nouvelles vérités, des informations dans un schéma librement travaillé par la rigueur de la liberté créatrice, puisque « la poésie a horreur des schémas et tout catéchisme programmatique », a écrit James Noël à la fin de sa préface de l’anthologie de la poésie haïtienne contemporaine réunissant 73 poètes, parue aux éditions Points, 2015.
Démocratie, lascivité, poésie
La situation lascive, ou encore la lascivité des poètes de ma génération, me tient à cœur, dans la mesure où je suis comme eux, travailleur libre du langage et non rémunéré. Elle se définit par cette tendance de manque constant de maisons d’édition indépendantes réfléchissant aux choix de publications, malheureusement mal axés sur des critères superficiels, où les œuvres peuvent ou ne peuvent dûment apparaître dans les colonnes des librairies (clin d’œil). À compte d’auteur, à compte d’éditeur, on se fait publier. Le rapport entre la poésie et la démocratie (pas dans son contenu proprement dit) est étroit (point bas !).
Cependant, on ne saurait penser une sorte de monarchie exercée par n’importe quel mieux placé, structurellement légitime, qui censure et délibère, loin du compte de l’élan créateur, qui éreinte l’œuvre produite dans le milieu littéraire, ayant sous sa garde : prix, maisons d’édition, résidences. Par stratégie de réplique, aussi par devise, ce rapport peut poser la question, tout comme Pierre Clitandre, d’admettre vraiment que la « démocratie autorise une liberté individuelle de l’expression créatrice ».
Poésie populaire serait cette parole qui, craignant la sclérose de l’intelligence critique, tendant vers une révolte intensifiée, tenant en compte l’analyse des émotions, s’adressant à un large public, faisant appel à ses limites, à ses conditions, puis à son cœur. Cette forme de poésie endigue les débordements de l’époque considérée, continue son chemin de glorifier l’épopée nationale.
Je prends pour poète populaire, dans une réalité « à la loi du retranchement », un infatigable qui, par la force des mots, « épouse la vision actuelle que les yeux de son peuple ont de la réalité sensible » et qui « doit apprendre toutes les règles pour les oublier et ne se rappeler que celles qui sont susceptibles d’être intelligibles à son peuple, ou du moins dans l’état actuel où se trouve ce dernier[2] ». Elle confère au langage un plein pouvoir politique par lequel on milite dans un univers disruptivement merveilleux.
Le poète populaire redéfinit, urgent et sérieux, le projet, son irrépressible engagement. Il sait son conditionnement : il n’est ni fasciste ou nationaliste de base. Il est de ceux que Maurice Carême appelle « poète fraternel », ceux dont le message est un dialogue avec les hommes, les bêtes et les choses. Il évite certains termes, jugés minables suivant le contexte socio-politique. Le poète populaire est un révolté, tout comme celui qui voit que le gouvernant est nul. Il est contre-langage. Il ne serait pas poète du peuple comme on dit politicien du peuple. Ses actions ne prouveront pas le contraire. Il serait poète de la culture mondiale. Il allie dans ses œuvres, interventions.
Ce ne sont pas les poèmes qui font de nous des poètes, mais la vie que l’on chérit à sa manière émerveillée. Il serait question, depuis son cabinet, d’écrire librement et de témoigner sans artifices. Il devient tout d’un coup poète (moral). Pas dans ce contexte à l’enfermer dans un habit de critique pudibond, comme quoi il serait là à esquiver les thèmes dits mondains (érotisme en premier).
Si le numérique, depuis ce bon début du XXIe siècle, a défini nos rapports sociaux, n’y a-t-il pas sa poussée qui change aussi la création, la poésie censée être la dimension la plus politiquement noble de la communication, affirmant avec force une position sur ce qu’elle peut ou doit faire : enseigner la culture de la mémoire, voir la nécessité considérable de mettre en avant les compositions traditionnelles de la littérature orale d’Haïti (chants, contes, proverbes, devinettes, généalogies versifiées des dieux) ? Il se bat contre le déni de la mémoire dans une société déstructurée par la guerre intestine, dominée par la corruption, le népotisme et des déraisons anti-nationalistes donnant lieu à une utopie du mot « avenir ».
Oui, le poète populaire est un artisan du verbe, esthétiquement subversif (l’on sollicite de son côté un certain « Art Poetica » qui dresse le bilan d’un monde dans ses fulgurances politiques). Proche de l’enracinement, sans qu’il le veuille, il sait que le citoyen et le poète se rencontrent, se sont mis en accord, « chuchotent des choses, se séparent, se perdent dans les méandres du monde et de la langue, puis se recroisent, reprennent l’échange là où ils l’avaient laissé[3] ».
Enfants 2000 qui font de la poésie, sachez que, tout en grandissant, le poème, à la commande du « démon personnel », deviendra projet hors norme, traditionnellement hors sujet, et qui se voit dans la malaxation de styles pour en faire du neuf. Il est un projet qui sera projeté tout au long de l’exercice qu’est l’écriture, sur le doute et la certitude de la puissance transformatrice de la littérature sur l’individu : l’enfant pour les qualificateurs modernes, avec leurs enjambements sur le réel cochon.
Écrire librement, tout librement. Le poème est libre déposition, non parce qu’« une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité », a dit Rilke, plutôt, mais une noce entre le conscient et l’inconscient, d’où une naissance en gestation perpétuelle. Et la seule vérité, c’est qu’il faut se créer soi-même, se créer, comme pour reprendre Donata Genzi, une actrice, le personnage central de la pièce Se retrouver de Luigi Pirandello. Il attend, le poème, seulement que l’on ne condamne pas sa grande solitude. Pourtant, il est le seul à savoir que la littérature est mouvement et que, ce faisant, l’auteur, fatigué de se trouver face à lui-même, ne se contente pas des schèmes en pliant l’anatomie du réel cochon (l’esthétique a longtemps changé de camp).
C’est dans la création, sous-entendant le biais de « l’œuvre et de soi », que l’on peut affronter l’hydre du dogmatisme (Olivier Rocheteau). Créer pour dire l’impossible tenu. Créer pour résister, créer pour garder une toute petite place dans le monde. N’êtes-vous pas las ?
[1] La “poesia como arma”, Gaceta Del Caribe, revue mensuelle, no1, La Havane, Janvier 1944
[2] Lettre à mes amis peintres, Jacques Stephen Alexis, c3 éditions, 2022
[3] Makenzy Orcel, in Une boite de nuit à Calcutta, co-écrit avec Nicolas Idier, Éditions Robert Laffont, S.A.S., Paris, 2019. Dans ce paragraphe cité, l’auteur parle de L’enracinerrance de l’auteur de Mannathan Blues à son ami écrivain français. Il qualifie jean Claude de « Grand-Nègre ».








