Dans l’histoire du football, certaines fonctions évoluent par ajustements successifs, presque imperceptibles. D’autres, plus rares, basculent sous l’effet d’un joueur qui impose une rupture structurelle. Franz Beckenbauer a ainsi redéfini le rôle du défenseur central en le transformant en premier relanceur. Fernando Redondo a réinventé le milieu défensif en l’arrachant à sa seule fonction destructrice. Manuel Neuer, enfin, a déplacé les frontières du poste de gardien en l’intégrant pleinement au jeu de champ.
Le poste de numéro 9, longtemps, a semblé appartenir à la première catégorie. Avant-centre axial, point de fixation du jeu offensif, dominateur dans la surface et dans les airs, il incarnait une figure stable, presque immuable. Le jeu convergeait vers lui ; sa mission était claire : conclure. Des attaquants comme Gerd Müller, Marco van Basten, Sandor Kocsis, Ian Rush, Gary Lineker ou Hugo Sánchez ont façonné cet archétype. Leur efficacité reposait sur des invariants précis : le sens du placement, le timing, la puissance physique et, très souvent, la domination aérienne. Le numéro 9 était l’aboutissement du jeu, non son moteur.
Puis est apparu Ronaldo Nazário, dit R9, qui a réinventé le poste. Habile balle au pied, explosif et clinique devant le but, il dominait ses adversaires par la vitesse et le dribble plutôt que par le jeu aérien. Sa force résidait dans sa capacité à compenser cette lacune par le mouvement, l’attaque de l’espace et le non-isolement, transformant l’avant-centre en moteur offensif capable de désorganiser les défenses plutôt que de se contenter d’attendre le ballon dans la surface.
Ronaldo Nazário : pas seulement un grand numéro 9, mais un bouleversement du poste
L’éclosion de Ronaldo à la fin des années 1990 ne correspond pas simplement à l’émergence d’un attaquant exceptionnel. Elle marque une rupture structurelle dans la manière de concevoir le poste d’avant-centre. Car Ronaldo domine le football mondial sans répondre aux critères traditionnels du numéro 9. Plus encore, il triomphe malgré une relative faiblesse dans le jeu aérien, pourtant considéré comme un attribut fondamental du poste.
Ce paradoxe est central. Ronaldo compense cette lacune non par une adaptation marginale, mais par une redéfinition complète de ses priorités. Il ne se contente pas d’attendre le ballon dans la surface : il attaque l’espace, provoque les défenseurs balle au pied, casse les lignes par la vitesse et l’explosivité, et crée lui-même les conditions de sa finition. Le mouvement devient son arme principale. Le numéro 9 cesse d’être un point de fixation pour devenir un facteur de désorganisation permanente.
Avec Ronaldo, l’avant-centre ne subit plus le jeu : il le provoque. Il n’est plus l’aboutissement logique de la construction collective, mais l’élément déclencheur du chaos défensif. À cet instant précis, le football entrevoit une autre manière d’occuper l’axe offensif.
Une révolution inachevée : pourquoi le football n’a pas suivi Ronaldo ?
Toute révolution véritable implique une transformation durable des pratiques. Or, après Ronaldo, le constat est troublant : les numéros 9 les plus marquants du football moderne renouent majoritairement avec un profil beaucoup plus traditionnel. Lewandowski, Suárez, Drogba, Zlatan, Torres, Cristiano Ronaldo dans sa mutation finale, puis Haaland aujourd’hui, dominent par la puissance, la présence dans la surface et le jeu aérien. Le football a admiré Ronaldo, mais il ne l’a pas réellement imité. Sa révolution semble être restée isolée, presque suspendue dans le temps.
Dès lors, une question s’impose : peut-on réellement parler de révolution sans héritiers directs ? Ou faut-il considérer Ronaldo comme une anomalie géniale, un accident de parcours dans l’histoire tactique du poste ?
Les disciples conceptuels : enrichir le poste sans le bouleverser
Certains attaquants ont prolongé certaines idées introduites par Ronaldo, sans pour autant en radicaliser la rupture. Lionel Messi, repositionné en faux neuf au FC Barcelone, a exercé une domination historique. Mais sa révolution concerne davantage l’animation offensive globale que le poste d’avant-centre lui-même. Messi n’est jamais un numéro 9 au sens strict ; son génie réside précisément dans son refus de l’isolement axial.
Karim Benzema, en revanche, s’inscrit plus directement dans la continuité de l’avant-centre moderne. Par ses décrochages, son intelligence collective et sa capacité à faire jouer les autres, il transforme le numéro 9 en carrefour du jeu offensif. Toutefois, cette évolution s’appuie en partie sur des attributs plus classiques, notamment le jeu aérien, qui l’éloignent de la rupture physique et explosive incarnée par Ronaldo.
Harry Kane illustre l’avant-centre contemporain complet : régulier, efficace dans la finition et capable de participer à la construction du jeu. Mais, à la différence de Ronaldo, son influence reste fonctionnelle et prévisible ; il ne bouleverse ni la perception du poste ni sa dynamique physique, restant dans un schéma déjà codifié et sans la fulgurance qui définissait R9.
Roberto Firmino propose un profil conceptuellement intéressant, capable de lier jeu et pressing collectif. Pourtant, sa dépendance à un système précis et son rôle d’animateur secondaire le placent très loin de l’avant-centre révolutionnaire qu’était Ronaldo : il n’impose ni la vitesse, ni la puissance, ni l’imprévisibilité qui faisaient trembler les défenses.
Tous ces joueurs sont des héritiers et des enrichisseurs du poste : ils l’assouplissent, le rendent plus polyvalent et intelligent. Mais aucun ne reproduit la rupture radicale que Ronaldo a imposée, ce mélange unique de puissance, de technique et de créativité qui a réinventé le numéro 9 et redéfini l’imaginaire collectif de l’avant-centre.
Et si Mbappé était le digne héritier de R9 ?
En effet, il faut attendre l’éclosion fulgurante de Kylian Mbappé à l’AS Monaco pour que le football contemporain entrevoie à nouveau un profil étonnamment proche de celui de R9. Aux côtés de Radamel Falcao, Mbappé s’impose non pas comme un ailier de débordement, mais comme un attaquant axial moderne, obsédé par la profondeur, la rupture et l’attaque de l’espace.
Leur duo évoque immédiatement certaines associations mythiques de Ronaldo : Adriano Leite avec la Seleção, Christian Vieri à l’Inter Milan. Même complémentarité, même logique verticale, même capacité à alterner puissance et mobilité. Très tôt, Mbappé affiche des similitudes frappantes avec R9 : vitesse supersonique, faculté à désaxer la défense avant de l’attaquer frontalement, efficacité clinique dans la surface, et surtout cette aptitude rare à transformer chaque ballon en menace immédiate.
Une trajectoire contrariée, un poste différé
Pourtant, la trajectoire de Mbappé ne suit pas immédiatement celle de son illustre prédécesseur. Son départ prématuré pour le Paris Saint-Germain modifie profondément son rôle. La présence de Cavani, puis de Neymar, l’oblige à s’exiler sur les couloirs, à évoluer davantage comme un ailier que comme un avant-centre. En sélection française, la logique est similaire : Giroud et Griezmann occupent l’axe, cantonnant Mbappé à un rôle périphérique.
Cette adaptation forcée enrichit néanmoins son jeu. Mbappé apprend à temporiser, à éliminer sur les côtés, à devenir un joueur plus complet, sans jamais perdre son obsession première : le but.
Le Real Madrid : retour dans l’axe
Son arrivée au Real Madrid marque un retour à l’ordre naturel. Libéré des contraintes positionnelles, Mbappé retrouve enfin son poste de prédilection : l’axe. L’effet est brutal. Les buts s’enchaînent, les performances de très haut niveau se multiplient, et l’évidence s’impose : Mbappé est aujourd’hui le joueur qui se rapproche le plus du profil de Ronaldo Nazário.
Comme R9, il impose sa loi sans jamais chercher à dominer dans les airs. Il écrase les défenses par un abattage physique constant, une lecture exceptionnelle des espaces, une finition clinique et une vitesse dévastatrice, auxquelles s’ajoute une capacité rare à décider du sort d’un match par une seule action.
Deux talents générationnels, une même rupture
Au-delà des aspects techniques, Ronaldo et Mbappé partagent une caractéristique fondamentale : la précocité. Tous deux ont marqué le football mondial avant même d’atteindre leur pleine maturité, imposant leur talent avec une autorité presque insolente. Très tôt, ils ont été identifiés comme des joueurs générationnels, capables non seulement de briller, mais de symboliser une époque.
Ils incarnent ainsi une anomalie devenue référence : celle de rares numéros 9 capables de dominer le football mondial sans le jeu aérien, dans un rôle historiquement défini par cette compétence. Non pas une négation de la tradition, mais une mutation profonde du poste.
La légitimation symbolique : quand certains observateurs de premier plan nomment la filiation
Loin d’être une simple construction analytique, cette lecture est partagée par plusieurs observateurs de premier plan. Elle est même validée par Ronaldo en personne lors d’un événement organisé par Banco Santander en juin 2018 : « Je signerais Mbappé, c’est le joueur qui me ressemble le plus… moi lorsque j’étais joueur » (Ronaldo, 2018). Par cette déclaration, l’ancien Ballon d’or ne se limite pas à un compliment circonstanciel : il établit une filiation directe entre son propre modèle d’attaquant total et le profil de Mbappé, qu’il perçoit comme l’héritier le plus fidèle de sa révolution du poste de numéro 9.
Cette intuition n’est pas isolée. D’autres observateurs spécialisés s’accordent sur cette comparaison. Thomas Siniecki souligne ainsi : « On n’avait peut-être pas vu un joueur aussi « ronaldesque » que Kylian Mbappé, depuis Ronaldo lui-même » (Siniecki, 2022). L’emploi du terme « ronaldesque » renvoie ici à une identité de jeu précise : explosivité, capacité à éliminer en un contre un et efficacité dans les zones décisives, autant d’éléments qui rappellent l’empreinte laissée par Ronaldo Nazário à la fin des années 1990.
Cette lecture est également corroborée par des acteurs du jeu eux-mêmes. Zlatan Ibrahimović affirme : « J’aime les joueurs élégants, j’aime les joueurs qui prédisent les choses avant qu’elles n’arrivent, et je pense que Mbappé est un rappel du phénomène Ronaldo, il est élégant […] » (Ibrahimović, 2022). Au-delà de la dimension physique, Ibrahimović insiste sur l’intelligence de jeu et l’anticipation, suggérant que la comparaison ne repose pas uniquement sur la vitesse ou la puissance, mais aussi sur la capacité à lire et créer des situations offensives, caractéristique du Ronaldo de la grande époque.
Enfin, Michel Platini apporte une confirmation supplémentaire, en précisant les contours de cette filiation générationnelle : « Il a les deux pieds, il peut marquer et faire marquer. Je pense qu’on pourrait le comparer à Ronaldo R9. Je vois du Ronaldo en Mbappé, et avec un peu plus de vitesse » (Platini, 2024). Dans ce commentaire, Platini ne se contente pas d’identifier des similarités physiques ou techniques : il insiste sur la polyvalence et la créativité, deux dimensions qui prolongent la logique de l’attaquant total qu’incarnait Ronaldo. Il suggère ainsi que Mbappé ne se limite pas à reproduire un modèle historique, mais l’adapte à un football contemporain, plus rapide et plus vertical, où l’efficacité passe autant par la vision de jeu que par la capacité de finition.
Mbappé, une continuité possible
Ronaldo Nazário a ouvert une brèche dans l’histoire du numéro 9. Pendant longtemps, cette brèche est restée sans descendance claire. Le football a préféré revenir à ses modèles éprouvés, reléguant la rupture au rang d’exception. Sa révolution, spectaculaire mais isolée, semblait rester un épisode unique dans l’évolution tactique du poste.
Aujourd’hui, Kylian Mbappé semble redonner une crédibilité historique à cette mutation. En dominant le jeu par l’espace, la vitesse et le mouvement, sans dépendre du jeu aérien, il réactive une logique inaugurée par R9 : l’avant-centre comme moteur offensif et perturbateur du jeu défensif, plutôt que simple finisseur statique.
Dès lors, la question dépasse la simple comparaison stylistique : Mbappé est-il en train de donner une continuité à la révolution du numéro 9 amorcée par Ronaldo ? Si tel est le cas, alors Ronaldo n’aura pas été une anomalie isolée, mais le premier chapitre d’une évolution longtemps différée — et peut-être enfin assumée par le football contemporain.
Références intégrées :
Ronaldo (2018). Déclaration lors d’un événement Banco Santander, juin 2018. Eurosport
Ibrahimović, Z. (2022). Interview accordée à FootballFriends61. YouTube
Platini, M. (2024). Déclaration aux journalistes de Téléfoot, 2024








