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L’Aide publique au développement (APD), à part d’être un élément incontournable dans les relations internationales, particulièrement dans le champ de la coopération au développement constitue un outil financier et technique d’une grande importance pour les pays en développement qui aspirent à se soustraire du joug de la pauvreté. Officiellement, elle a pour principal objectif de favoriser le développement économique et d’améliorer les conditions de vie dans les pays en développement (OCDE 2021).

L’APD fut perçu comme le premier outil de financement du développement, mais quelques années après sa mise en place la question de son efficacité fut sous les projecteurs. Que ce soit dans les milieux institutionnels ou dans les milieux académiques. Le dualisme efficacité/inefficacité a fait l’objet d’intenses débats durant les cinquante dernières années, cependant on peut constater un regain d’intérêt pour le sujet ces dernières années avec l’avènement de nouvelles priorités comme les OMD et les ODD (Lecomte et Naudet 2000).

En Haïti, le débat relatif à l’épineuse question de l’efficacité de l’aide internationale a monté d’un cran après le séisme du 12 janvier 2010. Des colloques ont été organisés dans le pays et même à l’étranger, et la littérature à ce sujet a connu un certain essor. Malheureusement, Haïti n’est pas exempté et est souvent présenté comme un cas d’école en ce qui concerne l’inefficacité de l’aide publique au développement (Pacquement et Lombard 2018). Malgré les importants transferts de de fonds, la situation du pays ne cesse de se détériorer. Qui est responsable, les agences de développement internationales, les autorités haïtiennes ?

Si le Plan Marshall est souvent présenté par certains spécialistes, c’est le cas de Soutou (2017), comme un exemple de succès de l’aide internationale pour des pays d’Europe, et que certains pays d’Asie comme le Taiwan et la Corée sont considérés comme des terrains où l’aide internationale a connu une certaine réussite (Amewoa 2008), Haïti est très loin de là, puisque à sa condition du plus pauvre pays de l’hémisphère occidental, ce pays est paradoxalement récipiendaire d’une aide internationale massive et soutenue, il est le plus assisté du continent américain (Paul 2012 &; Podur 2012).

Haïti relève de ces États où l’aide constitue un respirateur artificiel, le pays est littéralement sous perfusion de l’aide internationale et est comme placé sous assistanat. Au fil des années l’aide s’avère de plus en plus indispensable pour garantir la pérennité de l’État haïtien, selon Dorvilier (2012, 108)  « environ soixante-dix pourcent de son budget de fonctionnement dépend de l’aide internationale ». Haïti figure depuis environ 30 ans sur la liste du CAD des pays bénéficiaires de l’APD, chaque année, le pays reçoit des bailleurs de fonds bilatéraux et multilatéraux des centaines de millions de dollar, ce qui fait de lui le plus aidé du continent américain (CAD 1996; 2007). Les montants de l’aide montrent une augmentation exponentielle, dans son ouvrage L’échec de l’aide internationale à Haïti, Seitenfus (2019) avance que « l’aide octroyée à Haïti passe de 1,12 à 3,27 milliards de dollars américains ». Cependant, malgré les importants flux d’aide que reçoit le pays, le développement tant escompté n’est toujours pas au rendez-vous. Malheureusement, Haïti n’échappe pas à la catégorie des pays pris dans le cercle infernal de la pauvreté malgré son passé glorieux de première république noire au monde et deuxième État indépendant du continent américain (de Charentenay 2011).

Depuis un siècle environ, le pays est classé comme le plus pauvre de l’hémisphère occidental (Montas 2005). L’IDH est un indicateur par excellence pour mesurer le niveau de développement d’un pays, selon le rapport du PNUD sur le développement mondial, relégué dans la catégorie développement humain faible, Haïti occupe la 170e place sur 189 pays ce qui lui confère le tristement célèbre statut du PMA des Amériques et dans la lignée des plus pauvres au monde (PNUD 2020, 279). Le pays est plongé dans un profond marasme économique, cette situation tend à s’aggraver avec l’insécurité galopante et l’inflation.

Devant le constat d’échec cuisant de l’aide internationale à Haïti, Régis Debray (2004, 17‑20), dans un rapport sur les relations franco-haïtiennes au ministre français des affaires étrangères Dominique de Villepin n’hésite pas à écrire « Ne dissimulons pas l’impression de gâchis qu’inspirent les volumes d’énergie, de temps et d’argent déversés par le passé dans ce tonneau des Danaïdes, ce cimetière de projets (sans tombes ni stèles). […] En Haïti, le taux d’échec des programmes de coopération est anormalement élevé. […] La manne financière aurait-elle été insuffisante ? Non, puisque Haïti a longtemps figuré parmi les pays les plus aidés au monde par tête d’habitant ». De cet état de fait, il est tout à fait légitime de nous poser la question, que peut l’APD pour Haïti ?

L’aide publique au développement dans un État failli comme Haïti

Depuis plusieurs décennies, Haïti fait figure d’un État paria sur la scène internationale. Le mutisme de la justice haïtienne sur l’assassinat d’un président en fonction, élu démocratiquement et la perte progressive de certaine partie du territoire national au profit des gangs armés révèlent les fractures d’un État qui peine à assurer ses fonctions régaliennes (contrôle du territoire, sécurité des biens et des personnes, exercice de la justice) et la délivrance des services économiques et sociaux à la population.

Devant l’incapacité de l’État haïtien à remplir sa mission, la communauté internationale lui vient en aide, si souvent que parfois on a l’impression qu’il y a deux États pour un seul territoire. Par la présence accrue des ONG et des agences de développement, on a l’impression qu’elles tentent à se substituer à l’État haïtien. D’ailleurs dans l’ouvrage L’histoire de l’AFD en Haïti, Pacquement et Lombard (2018, 9) écrivent « Haïti fait partie de ces pays où les bailleurs de fonds, comme les institutions internationales ou encore les ONG, sont des entrepreneurs de politiques publiques qui s’engouffrent, à différents degrés, dans l’espace laissé vacant par l’État ». Ce qui lui a valu le sobriquet de république des ONG (Worlein 2017).

Si dans d’autres pays, l’aide internationale a donné des résultats, en Haïti, l’hypothèse selon laquelle son inefficacité est dûe en raison de la faillite de l’État haïtien serait la plus plausible parmi tous les autres facteurs. Le caractère népotique de l’État haïtien ne laisse aucune place à toute tentative de développement. Il est vrai qu’il existe une panoplie de concepts pour qualifier l’État haïtien, État fragile (Théodat 2017), État faible (Corten 2011), État en retrait (Jean 2022), État marron (Pean 2009), État prédateur (Lundahl 1992), État fantôme (Andreas 2013), mais tous ces concepts dans une vision normative se convergent à l’État failli. Chronologiquement, cette faillite s’est opérée en 4 phases au cours de l’histoire du pays. La première s’étend de 1804-1915, la deuxième de 1915-1957, la troisième de 1957-1986 et la dernière de 1986 à nos jours. Dans un souci d’économie on s’attardera sur les deux dernières, à savoir la période des Duvalier et l’avènement du Phtkisme qu’on pourrait considérer comme des périodes noires de notre histoire.

La faillite de l’État est caractérisée par 3 éléments, d’abords l’incapacité à contrôler le territoire, ensuite assurer la protection des biens et des personnes et enfin, exercer la justice. Un État failli est un État irresponsable, dans le cas haïtien, l’irresponsabilité de l’État est depuis longtemps une rationalisation du pouvoir politique (Lamour 2019). Cette rationalisation a été achevé avec les Duvalier d’une part et le Phtkisme d’autre part. Ils ont tout mis en place pour faire de l’État haïtien un État vassal. D’ailleurs Laennec Hurbon écrit « L’État légué par la dictature duvaliériste à sa chute était un État réduit à sa plus simple expression » (2011, 289).

Selon  Jean Germain Gros (2020), le Duvaliérisme a sous-développé le pays par son modus operandi tourné vers un modèle d’État patrimonial. Aucun service de base (éducation, électricité, santé, infrastructure) n’est garanti à la population. « Tout ce qu’on mettait à l’actif du régime et qu’on appelait à tort un processus de libéralisation n’avait été que le feu de paille d’une timide croissance dont les bénéfices allaient directement dans les caisses privées de Duvalier » (Hurbon 2011, 289). Des sommes faramineuses d’aide (environ 100 millions de dollars pour l’année 1982-1983) ont été versées au pays malgré son incapacité à répondre aux exigences de la FMI dont l’assainissement de la gestion des finances publiques. Presque la totalité de l’argent de l’aide a servi à enrichir les Duvalier et les superministres. A ce sujet, Corten écrit « Selon les rapports actuellement disponibles, de janvier 1983 à février 1986, Jean-Claude Duvalier et ses proches les plus immédiats auraient prélevé au moins 120 millions de dollars, dont 86 ont été placé à l’étranger » (2011, 201). Alors, chaque année le pays enregistre un déficit public et a donc recouru aux emprunts qui seront à leur tour dilapidés. « La dette publique externe augmente, passant de 44,8 millions de dollars en 1974 à 184,7 en 1978 (dette déboursée) (Corten 2011, 201) ». Ainsi, la dette nationale s’alourdit. Le pays reste enfermé non seulement dans le cercle vicieux de la pauvreté, mais aussi de la dépendance.

Le violent séisme du 12 janvier 2010 a révélé au monde l’effondrement de l’État haïtien, ses institutions, ses symboles. Certains observateurs pensaient que l’évènement serait une occasion de poser les fondations d’un État de droit, mais les politiques ont préféré lancer ce qui restait du pays dans des élections peu fiables qui allait aboutir de façon douteuse à l’élection de Michel Martelly. Le comportement séculaire considérant l’État haïtien comme moyen d’enrichissement a connu son paroxysme avec ce dernier. Les deniers publics sont vite dilapidés, dont le plus scandaleux le fonds PetroCaribe. Plusieurs structures de gestion d’aide internationale sont mises en place en vue d’assurer une efficacité effective de l’aide, mais la réalisation des projets relève de la fiction. Les institutions comme le Bureau de Monétisation des Programmes d’Aide au Développement (BMPAD), le Cadre de Coordination de l’Aide Externe au Développement d’Haïti (CAED), le Cadre de Coopération Intérimaire(CCI), la Commission Intérimaire pour la Reconstruction d’Haïti (CIRH) sont devenues de véritables boîtes noires de l’aide internationale. La situation d’urgence se perpétue.

À la question que peut l’aide publique au développement dans les États faillis, on peut dire indubitablement rien sinon pas grand-chose. L’APD sert à alimenter des régimes sanguinaires, enrichir la classe politique tandis que la précarité de la population se perpétue, on a été dans la précarité, on y sera demain malgré les énormes transferts d’aide. Pour prétendre à une certaine efficacité, l’APD dans les États faillis doit viser avant tout à renforcer les structures étatiques, sinon on aura beau déverser tout l’argent du monde aux États fragiles mais la situation ne va pas changer.

Guecelyn OTILUS, étudiant en sciences politiques à l’UEH.

Crédit Photo : DFAE, Présence Suisse 

 

Références bibliographiques 

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