D’abord, saluons le départ d’un immense ciel : Anthony Phelps. Poète avec sa force et sa chanson, il laisse à la littérature haïtienne, à la littérature-Monde, une œuvre majeure, promise à la postérité. Inutile d’entonner ici le chœur des hommages attendus, des témoignages et des citations nécrologiques. Je laisse cela aux autres. Moi, je n’ai pas connu l’homme, seulement le poète. Et le poète ne meurt pas. La mort n’est pour lui qu’une manière de poursuivre sa lente marche.
Une vieille de la rue d’Orléans a soufflé : « Pourquoi un poète ? Pourquoi pas Izo ou barbecue ? » Comme si la faucheuse devait prendre parti, choisir parmi nous. Comme si nous avions ce luxe. Nous savons pourtant que la veuve ne chôme pas. Elle vient, repart, et laisse derrière elle des cœurs en rage. Une rage sourde, qui couve depuis trop longtemps dans la masse et chez ceux de la classe moyenne dépossédée.
Bien avant la mort poignante de Phelps, il y a eu le carnaval de Jacmel. On a dansé, chanté, bu, crié. On a fêté comme si le pays n’était pas un champ de ruines, comme si la misère pouvait se dissoudre dans la foule. Certains individus, préoccupés par autre chose que cette liesse improvisée au cœur du chaos, auraient préféré des obsèques nationales pour notre sultan de la poésie haïtienne, plutôt que de constater que le mot « créativité » n’a servi qu’à masquer la même vieille propagande d’un pouvoir de facto au service d’un système qui nous broie.
On nous a vanté un changement : un espace web, un calendrier bien ordonné, des annonces structurées. Soit. Saluons l’effort. Mais que reste-t-il de l’âme du carnaval ? Des millions engloutis pour satisfaire les uns, exciter la jalousie des autres. Des querelles entre organisateurs. Que reste-t-il encore ? Sinon la cherté de la vie, la menace des gangs sur le Grand Sud, la médiocrité de l’information et le vide répétitif des discours officiels. Beurk !
Déposséder un peuple de l’essentiel : ce talent-là, nos politiques l’affinent chaque jour. Le droit de vivre, de circuler librement, de respirer sans crainte, comme tous les peuples libres, n’est pas leur urgence. Leur urgence, c’est de pyafe. De cet art de la diversion, ils ont fait une science. « Kale je nou gade solèy » n’est pas à l’ordre du jour.
Et pourtant, dans ce désert du sens, un homme a porté la voix des oubliés. Vady Confident. Un char allégorique lugubre, des mannequins ensanglantés pour figurer les victimes de l’insécurité, une figure féminine massive, vêtue des couleurs nationales, tenant des fusils. À ses pieds, des silhouettes masquées, des vêtements tachés de rouge, la tragédie à ciel ouvert. Le peuple a regardé. Stupéfait. Comme si, l’espace d’un instant, il comprenait que le carnaval pouvait aussi être un cri. Un miroir.
En attendant l’amère prochaine, que reste-t-il du carnaval de Jacmel ? Sinon nos deuils, nos désespoirs : Phelps, Franck, les déplacés…Et Vady. L’infatigable. Le bon vivant. Lui qui nous rappelle que culture sans conscience n’est que ruine du peuple.